Retirer des droits aux binationaux pour lutter contre le terrorisme ?

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En 2010, plusieurs ONG et députés belges ont réclamé le rapatriement d’Oussama Atar, alors détenu en Irak. Aujourd’hui, l’homme est activement recherché dans le cadre de l’enquête sur les attentats du 22 mars. Ses défenseurs de l’époque sont désormais sur la sellette et se voient aussi reprocher leur soutien à un autre Belgo-Marocain, toujours emprisonné à l’étranger : Ali Aarrass. En filigrane des réactions outrées à leur encontre, une question : pour lutter contre le terrorisme, doit-on retirer aux binationaux certains droits que leur confère la nationalité belge (dans le cas présent, la protection consulaire) ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

 Lors de son arrestation en 2004, Oussama Atar accompagnait-il un convoi humanitaire en Irak (comme il l’a toujours prétendu), ou était-il parti rejoindre les rangs d’Al-Qaida ? Cette dernière éventualité ne peut être écartée, l’interpellation du jeune homme de 20 ans ayant eu lieu à Ramadi, ville alors aux mains d’Al-Qaida. Une éventualité, donc. Nullement un fait. Car si Oussama Atar a été condamné à 25 ans de prison en 2005 (ramenés à 10 ans en appel), c’est pour être entré illégalement sur le territoire irakien, comme l’atteste un câble US révélé par Wikileaks. Nulle part, il n’est question de trafic d’armes ou d’appartenance à un groupe terroriste, comme certains l’ont un peu vite avancé ces derniers jours. Si des preuves concernant de tels faits existaient, on voit mal pourquoi les juges irakiens qui l’ont condamné se seraient privés de les mentionner.

Au final, Oussama Atar a purgé presque dix années dans différents établissements pénitentiaires d’Irak, parmi lesquels la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib, dans laquelle des militaires américains infligèrent les pires tortures et sévices sexuels aux détenus. Bref, le genre d’incubateur à monstres idéal, qui contribua à façonner les futurs cadres de Daesh.

Dans la matrice de Daesh

 Parce qu’ils ont réclamé, en 2010, le rapatriement d’Oussama Atar pour raisons humanitaires, plusieurs élus belges (1) sont aujourd’hui cloués au pilori pour avoir encouragé la libération de celui qui était déjà, forcément, un dangereux terroriste.

Pourtant, est-ce si difficile d’imaginer qu’Oussama Atar, gamin de 20 ans au casier judiciaire vierge, ait pu se radicaliser dans des prisons qui, à l’époque, comptaient parmi les pires du monde ? Est-il vraiment inconcevable que la Belgique, du fait de son trop long désintérêt pour le sort du Belgo-Marocain, ait une part de responsabilité dans sa radicalisation ? En 2011, à une journaliste du Soir qui l’interviewait en prison et lui apprenait la mobilisation citoyenne en sa faveur, il répondait pourtant : « Je ne suis pas au courant de ce qui se passe en Belgique. (…) Je remercie donc ces gens. Mais, plus que des gens, c’est du gouvernement que j’attendais un geste. »

Ce geste viendra plus de 9 ans après son arrestation, puisque Oussama Atar finira par être extradé vers la Belgique. Une durée suffisamment longue pour découvrir l’éventail des tortures en vogue dans les prisons irakiennes tenues par les USA et que percole en lui la haine de l’Occident (2).

Ali Aarrass, un autre « terroriste » ?

Bien sûr, depuis qu’Atar est recherché par toutes les polices d’Europe, il est facile d’en faire un terroriste avéré depuis 2004. Et tant pis s’il n’existe aucune preuve irréfutable pour accréditer cette thèse, nos temps troublés de lutte antiterroriste exigent des certitudes, fussent-elles bancales.

Tant qu’on y est, autant faire, aussi, d’une pierre deux coups et coller définitivement l’étiquette de terroriste à Ali Aarrass, un autre Belgo-Marocain toujours emprisonné à Rabat et en attente de la protection consulaire belge. C’est à ce genre d’insinuation que se sont récemment livrés la députée bruxelloise MR Viviane Teitelbaum et l’ancien candidat libéral à Woluwe-Saint-Pierre, Etienne Dujardin.

Un comble, pour qui connaît un tant soit peu « l’affaire Ali Aarrass », véritable cas emblématique d’injustice. Citoyen belge sans histoire, Ali Aarrass a été extradé en 2010 de l’Espagne vers le Maroc, qui le soupçonne alors d’accointances terroristes. Extradition effectuée en dépit des résultats de l’enquête du juge antiterroriste Baltasar Garzon, qui conclut à un non-lieu. Au Maroc, Ali Aarrass fut ensuite condamné à 12 ans de prison sur base de ses seuls aveux obtenus sous la torture, comme l’a attesté Juan Mendez, le rapporteur spécial de l’ONU contre la torture, qui a pu le visiter en prison. Depuis, le Belgo-Marocain réclame, sans succès, la protection consulaire à l’Etat belge, qui a pourtant été condamné, tant en première instance qu’en appel, à lui porter assistance.

Le véritable « Atargate »

 Mais que valent les faits lorsqu’on est de confession musulmane et donc, forcément, plus ou moins de mèche avec les terroristes aux yeux des politiques et des médias ? Que vaut encore la notion d’égalité citoyenne quand on sait que la Belgique n’a que faire de ses binationaux en difficulté à l’étranger ? Inutile de se voiler la face : aujourd’hui, c’est exactement le type d’interrogations qui ronge bon nombre de Belges issus de l’immigration. Et constitue du pain béni pour les propagandistes de Daesh, toujours prompts à prétendre que les musulmans ne jouissent pas d’un traitement égalitaire en Occident.

Autre danger de taille, la chasse aux sorcières dont font l’objet les défenseurs des droits des binationaux est en train d’occulter la seule question sensée de « l’Atargate » : comment est-il possible qu’un homme passé par les pires prisons irakiennes et qui y a probablement côtoyé des cadres de Daesh ait pu, une fois de retour en Belgique, échapper à la vigilance des services de renseignements ? Si des responsabilités doivent être cherchées, cela devrait être, en toute logique, de ce côté.

(1) Jamal Ikazban (PS), Ahmed El Khannouss (cdH), Zoé Genot et Ahmed Mouhssin (Ecolo).

(2) Dans l’interview du Soir, Oussama Atar affirme avoir été effectivement torturé.

 

 

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