Retirer des droits aux binationaux pour lutter contre le terrorisme ?

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En 2010, plusieurs ONG et députés belges ont réclamé le rapatriement d’Oussama Atar, alors détenu en Irak. Aujourd’hui, l’homme est activement recherché dans le cadre de l’enquête sur les attentats du 22 mars. Ses défenseurs de l’époque sont désormais sur la sellette et se voient aussi reprocher leur soutien à un autre Belgo-Marocain, toujours emprisonné à l’étranger : Ali Aarrass. En filigrane des réactions outrées à leur encontre, une question : pour lutter contre le terrorisme, doit-on retirer aux binationaux certains droits que leur confère la nationalité belge (dans le cas présent, la protection consulaire) ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

 Lors de son arrestation en 2004, Oussama Atar accompagnait-il un convoi humanitaire en Irak (comme il l’a toujours prétendu), ou était-il parti rejoindre les rangs d’Al-Qaida ? Cette dernière éventualité ne peut être écartée, l’interpellation du jeune homme de 20 ans ayant eu lieu à Ramadi, ville alors aux mains d’Al-Qaida. Une éventualité, donc. Nullement un fait. Car si Oussama Atar a été condamné à 25 ans de prison en 2005 (ramenés à 10 ans en appel), c’est pour être entré illégalement sur le territoire irakien, comme l’atteste un câble US révélé par Wikileaks. Nulle part, il n’est question de trafic d’armes ou d’appartenance à un groupe terroriste, comme certains l’ont un peu vite avancé ces derniers jours. Si des preuves concernant de tels faits existaient, on voit mal pourquoi les juges irakiens qui l’ont condamné se seraient privés de les mentionner.

Au final, Oussama Atar a purgé presque dix années dans différents établissements pénitentiaires d’Irak, parmi lesquels la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib, dans laquelle des militaires américains infligèrent les pires tortures et sévices sexuels aux détenus. Bref, le genre d’incubateur à monstres idéal, qui contribua à façonner les futurs cadres de Daesh.

Dans la matrice de Daesh

 Parce qu’ils ont réclamé, en 2010, le rapatriement d’Oussama Atar pour raisons humanitaires, plusieurs élus belges (1) sont aujourd’hui cloués au pilori pour avoir encouragé la libération de celui qui était déjà, forcément, un dangereux terroriste.

Pourtant, est-ce si difficile d’imaginer qu’Oussama Atar, gamin de 20 ans au casier judiciaire vierge, ait pu se radicaliser dans des prisons qui, à l’époque, comptaient parmi les pires du monde ? Est-il vraiment inconcevable que la Belgique, du fait de son trop long désintérêt pour le sort du Belgo-Marocain, ait une part de responsabilité dans sa radicalisation ? En 2011, à une journaliste du Soir qui l’interviewait en prison et lui apprenait la mobilisation citoyenne en sa faveur, il répondait pourtant : « Je ne suis pas au courant de ce qui se passe en Belgique. (…) Je remercie donc ces gens. Mais, plus que des gens, c’est du gouvernement que j’attendais un geste. »

Ce geste viendra plus de 9 ans après son arrestation, puisque Oussama Atar finira par être extradé vers la Belgique. Une durée suffisamment longue pour découvrir l’éventail des tortures en vogue dans les prisons irakiennes tenues par les USA et que percole en lui la haine de l’Occident (2).

Ali Aarrass, un autre « terroriste » ?

Bien sûr, depuis qu’Atar est recherché par toutes les polices d’Europe, il est facile d’en faire un terroriste avéré depuis 2004. Et tant pis s’il n’existe aucune preuve irréfutable pour accréditer cette thèse, nos temps troublés de lutte antiterroriste exigent des certitudes, fussent-elles bancales.

Tant qu’on y est, autant faire, aussi, d’une pierre deux coups et coller définitivement l’étiquette de terroriste à Ali Aarrass, un autre Belgo-Marocain toujours emprisonné à Rabat et en attente de la protection consulaire belge. C’est à ce genre d’insinuation que se sont récemment livrés la députée bruxelloise MR Viviane Teitelbaum et l’ancien candidat libéral à Woluwe-Saint-Pierre, Etienne Dujardin.

Un comble, pour qui connaît un tant soit peu « l’affaire Ali Aarrass », véritable cas emblématique d’injustice. Citoyen belge sans histoire, Ali Aarrass a été extradé en 2010 de l’Espagne vers le Maroc, qui le soupçonne alors d’accointances terroristes. Extradition effectuée en dépit des résultats de l’enquête du juge antiterroriste Baltasar Garzon, qui conclut à un non-lieu. Au Maroc, Ali Aarrass fut ensuite condamné à 12 ans de prison sur base de ses seuls aveux obtenus sous la torture, comme l’a attesté Juan Mendez, le rapporteur spécial de l’ONU contre la torture, qui a pu le visiter en prison. Depuis, le Belgo-Marocain réclame, sans succès, la protection consulaire à l’Etat belge, qui a pourtant été condamné, tant en première instance qu’en appel, à lui porter assistance.

Le véritable « Atargate »

 Mais que valent les faits lorsqu’on est de confession musulmane et donc, forcément, plus ou moins de mèche avec les terroristes aux yeux des politiques et des médias ? Que vaut encore la notion d’égalité citoyenne quand on sait que la Belgique n’a que faire de ses binationaux en difficulté à l’étranger ? Inutile de se voiler la face : aujourd’hui, c’est exactement le type d’interrogations qui ronge bon nombre de Belges issus de l’immigration. Et constitue du pain béni pour les propagandistes de Daesh, toujours prompts à prétendre que les musulmans ne jouissent pas d’un traitement égalitaire en Occident.

Autre danger de taille, la chasse aux sorcières dont font l’objet les défenseurs des droits des binationaux est en train d’occulter la seule question sensée de « l’Atargate » : comment est-il possible qu’un homme passé par les pires prisons irakiennes et qui y a probablement côtoyé des cadres de Daesh ait pu, une fois de retour en Belgique, échapper à la vigilance des services de renseignements ? Si des responsabilités doivent être cherchées, cela devrait être, en toute logique, de ce côté.

(1) Jamal Ikazban (PS), Ahmed El Khannouss (cdH), Zoé Genot et Ahmed Mouhssin (Ecolo).

(2) Dans l’interview du Soir, Oussama Atar affirme avoir été effectivement torturé.

 

 

13 novembre 2015 : fini l’insouciance

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Fini l’insouciance. Fini l’innocence. Fini le temps où l’on pouvait sortir, prendre le métro, se rendre dans des lieux publics sans crainte de se faire trucider par un fou furieux de Dieu.

Les frères Kouachi étaient des « petits joueurs ». Le 7 janvier dernier, ils s’en sont pris à des journalistes, des dessinateurs, par pure idéologie : ces derniers ayant, à leurs yeux, insulté le prophète de l’islam, ils ne méritaient qu’une sentence : la mort. L’effroi populaire fut terrible, mais, de par le choix particulièrement ciblé des victimes (en ce compris la communauté juive, véritable « canari » de nos démocraties), les Français et, plus largement, les Européens, n’y virent pas encore une menace pour leur vie et leur quotidien.

En cela, les attaques de ce vendredi 13 novembre ont quelque chose de bien plus terrifiant pour la population. Les djihadistes de Daesh ont frappé de manière indiscriminée, en utilisant les méthodes terroristes les mieux éprouvées : les attentats kamikazes. En une soirée, Paris se transforma en un « Bagdad-sur-Seine », signant, de ce fait, la fin de la relative sécurité qui caractérisait la vie en Europe.

On a beau crâner en répétant inlassablement que nous n’avons « même pas peur », rien n’est aujourd’hui plus faux. Les fêtes de Noël approchent. Qui parcourra encore les allées de la place Sainte-Catherine à Bruxelles, s’attardera devant les échoppes de breloques et de foie gras, montera dans la grande roue l’esprit tranquille ? Et cet été, qui enverra ses enfants se défouler au festival rock Werther, sans craindre qu’ils se fassent massacrer à la kalachnikov ? Sans attendre ces grands moments de réjouissance populaire, qui montera encore dans le métro ou le Thalys sans prier pour que son voisin ne soit pas un terroriste prêt à se faire exploser ? Non, vraiment, la fin de l’insouciance, c’est maintenant.

Vers un Etat autoritaire ?

Place à la peur. Au quotidien. Place, aussi, aux mesures drastiques de sécurité qui, non seulement réduiront nos libertés, mais creuseront encore un peu plus la tombe de notre « welfare state ». Car un niveau de sécurité relevé, qu’est-ce que cela va nous coûter comme blé ! Du blé que, règles d’austérité du Traité budgétaire européen obligent, il faudra bien aller chercher ailleurs : allocations sociales, pensions, soins de santé, déjà mis au régime depuis plusieurs années.

Place, aussi, aux discours autoritaires et populistes qui, pour reprendre une expression ultra-galvaudée, ne sont pas sans rappeler « les-heures-les-plus-sombres-de-l’Histoire ». Pour preuve, il n’aura pas fallu attendre 24 heures pour que la droite française, par la voix Laurent Waucquiez, nous propose la mise en place de camps d’internement (« camps de concentration », ça fait vilain) pour les personnes fichées pour radicalisme islamiste. Proposition que le Premier ministre socialiste Manuel Valls estime, quant à lui, digne d’être examinée (!). Des discours qui font, à coup sûr, le lit de l’extrême droite, puisque les électeurs préfèrent toujours l’original à la copie. Marine Le Pen présidente en 2017 ? Une funeste hypothèse qui pourrait bien se concrétiser.

Les interventions « humanitaires », moteur du djihadisme

Dans les faits, pourtant, nous n’avons cessé d’encourager le radicalisme musulman. Depuis plus de 15 ans maintenant, l’Occident, par le biais des Etats-Unis, de l’OTAN et de coalitions européennes, s’est appliqué à fouler les règles de droit international, consacrées par la Charte de l’ONU, pour intervenir militairement, sous couvert d’ « ingérence humanitaire », dans des pays qui ne le menaçaient nullement. Serbie mise à part, ces interventions ont systématiquement concerné des pays musulmans. Et combien de morts pour imposer les droits de l’homme et la démocratie ? En Irak, on a largement dépassé le million. En Libye, la coalition emmenée par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis a été encore plus « efficace » que Bachar Al-Assad en Syrie : 50 000 morts en trois mois (plus de 250 000 en Syrie, après presque cinq années de conflit). A chaque fois, il s’est agi de chasser un dictateur ou une mouvance qui terrorisait la population locale, pour faire émerger des gouvernements plus favorables aux intérêts de l’Occident. Mais, à chaque fois aussi, ces interventions ont plongé les pays qui en étaient victimes dans le chaos et la guerre civile.

Et l’on ne parle même pas de la guerre contre le terrorisme que les Etats-Unis mènent par drones interposés en terre arabe. C’est qu’il faut bien combattre l’hydre que l’on a engendrée (faut-il rappeler qu’à l’époque de l’Union soviétique, les Américains ont financé et armé Ben Laden, fondateur d’Al-Qaeda, dont Daesh n’est autre qu’une branche dissidente ?). Ce faisant, les Etats-Unis propagent eux-mêmes la terreur. Imagine-t-on ce que signifie de vivre avec le bourdonnement incessant de drones prêts à vous abattre à chaque instant ? Car les « bavures » sont le lot quotidien de ces populations : tout rassemblement, que ce soit pour un mariage ou une fête de village, peut être confondu avec un regroupement de terroristes. Quand ce ne sont pas carrément des hôpitaux qui sont visés, comme celui géré par Médecins Sans Frontières à Kunduz, en Afghanistan, le mois dernier.

Quelle différence entre ces victimes et celles tombées sous les balles des terroristes à Paris ? Aucune. Et comment ne pas imaginer que le jeune Arabe qui a perdu son père, sa mère ou ses sœurs dans un de ces bombardements n’ait pas ensuite envie de se venger, en s’enrôlant dans le groupe qui fait trembler l’Occident, à savoir Daesh ?

On ne parlera pas non plus de notre silence complice, lorsque ce n’est pas, comme dans le cas des Etats-Unis, un soutien franc et massif, tant diplomatique que financier, à la politique toujours plus belliqueuse d’Israël à l’encontre des Palestiniens, empêchant tout règlement pacifique du conflit et l’avènement de la seule solution durable pour cette région, à savoir la création d’un Etat binational ? Pense-t-on vraiment que cette désastreuse situation, qui dure maintenant depuis presque 70 ans, n’influence pas les musulmans d’ici et d’ailleurs, qui y voient la preuve manifeste d’une guerre que l’Occident mènerait contre le monde musulman ?

Pense-t-on aussi que notre alliance avec certains pays du Golfe, Arabie saoudite en tête, qui non contents d’appliquer la charia, massacrent allègrement leurs minorités chiites, est de nature à accréditer notre discours droit-de-l’hommiste ? Arabie saoudite avec laquelle nous continuons de commercer et déléguons en grande partie la gestion du culte musulman en Europe, par le biais de leur mainmise sur bon nombre de mosquées et l’envoi de prédicateurs salafistes ? Prédicateurs qui s’attachent précisément à distiller la même idéologie que celle qui sous-tend l’action des djihadistes…

Lien entre discriminations et radicalisme

Il n’y a pas qu’à l’étranger que nos gouvernements ont lamentablement échoué à endiguer le terrorisme. Ici aussi, des mesures fortes auraient pu être prises. En amont, et pas uniquement en aval, lorsqu’on compte les morts et que l’on se demande combien de policiers, voire de militaires supplémentaires, il faudra envoyer dans nos rues pour assurer la sécurité des citoyens. Car le radicalisme a trouvé un terreau des plus fertiles dans les discriminations que subissent les populations arabo-musulmanes en Europe.

Discriminations dans l’enseignement, où les jeunes, souvent issus de familles pauvres et ne pouvant pas forcément les épauler dans leurs études, sont, plus souvent qu’à leur tour, dirigés vers les filières de l’enseignement technique.

Discrimination à l’embauche, aussi. Etonnant, tout de même, de trouver tant de noirs et d’Arabes parmi les vigiles des grandes enseignes, les chauffeurs de bus, les éboueurs et les balayeurs de rue. D’autant plus étonnant lorsqu’on discute avec certains qui vous avouent être diplômés de l’enseignement supérieur, mais n’avoir jamais réussi à trouver de travail dans leur domaine. Sans compter, aussi, les difficultés pour obtenir un logement, les contrôles au faciès, les refoulements à l’entrée des bars et des discothèques…

Bien sûr, les discriminations n’expliquent pas tout et ne justifient certainement pas que des jeunes se fassent sauter ici ou aillent décapiter des innocents en Syrie. Mais je ne peux m’empêcher de songer à cette étude réalisée par l’économiste Olivier Derruine, qui met en évidence la corrélation entre taux de discrimination à l’embauche et nombre de départs vers l’Irak et la Syrie. Dans les deux cas, la Belgique, mais aussi la France, se positionne clairement dans le peloton de tête des pays européens. Or, ces discriminations nourrissent les djihadistes pour attiser la haine envers les non-musulmans.

Je ne peux pas non plus m’empêcher de me remémorer cette émission des « Experts », sur Télé-Bruxelles, dans laquelle deux élus de la capitale ont eu cette attitude si emblématique de la position des politiques belges en la matière. Alors que je relevais la corrélation entre discriminations et radicalisation religieuse, tant le bourgmestre Saint-Gilles, Charles Picqué (PS), que celui de Schaerbeek, Bernard Clerfayt (Défi, anciennement FDF), n’eurent aucun mal à reconnaître l’existence d’un tel rapport de cause à effet. Mais de proposition pour y mettre fin, il n’y en eut aucune. C’était au lendemain des attentats du 7 janvier. Circulez, Messieurs-Dames. Passons rapidement à autre chose et, surtout, continuons comme si de rien n’était.

Le pire, c’est qu’il y a, aujourd’hui, toutes les raisons de craindre que cette politique de l’autruche perdure, puisque les discours politiques entendus jusqu’à présent portent tous sur la question de la sécurité, jamais sur celle de la prévention contre le radicalisme. La prévention ne peut pas tout, certes, et la sécurité est primordiale. Mais, dans les circonstances actuelles, on pourrait néanmoins espérer que l’on mette TOUTES les chances de notre côté pour combattre le djihadisme.

Vers une guerre civile ?

Pour toutes ces raisons, nous pouvons d’ores et déjà nous habituer à l’idée que la peur fera désormais partie de notre quotidien. Oh, bien sûr, pas dans la même mesure que certaines populations du Moyen-Orient et d’Asie qui vivent sous la menace constante des drones, mais quand même.

La peur, donc. Le soupçon, aussi, lorsque, abreuvés de discours sur le « choc des civilisations » et le retour des « guerres de religion », le citoyen « blanc-bleu belge » ou le « Français de Gaule » jaugera avec méfiance son épicier d’origine maghrébine qui aura omis de se raser de près, ou le réfugié syrien qui, c’est le comble, est peut-être venu dans notre pays pour justement fuir la barbarie des Daechiens. Jusqu’à l’étincelle finale. Une poignée de fachos dérangés qui prennent les armes, des musulmans qui répliquent… C’est ainsi que démarrent les guerres civiles. Et c’est précisément la stratégie d’Al-Qaeda et du groupe Etat Islamique (comme l’a très justement expliqué, dans un article paru dans M… Belgique, l’ancien chef de service des renseignements français, Alain Chouet) : pousser, à coup d’attentats, les populations européennes à se retourner contre les musulmans, pour inciter ces derniers à venir grossir les rangs des djihadistes. Une lugubre perspective qui ressemble de moins en moins à une fiction.

Aylan caricaturé dans « Charlie Hebdo » ou la liberté d’expression de bac à sable

Carte blanche publiée sur le site du Vif/L’Express

Aylan

Sa voix grelottante de sanglots ravalés résonne encore en moi : « Tu as vu les infos ? Cabu ! Wolinski ! C’est pas possible… C’est toute ma jeunesse qu’on assassine ! Putain, NON ! » Deux jours plus tard, ma mère, comme beaucoup d’autres, battait le pavé bruxellois, en hommage aux dessinateurs français disparus. A son retour, compte-rendu téléphonique de rigueur : « Tu te rends compte, il n’y avait quasi pas de musulmans à la manif’ ! C’est d’une tristesse… On dirait qu’ils ne se sentent tout simplement pas concernés. »

Moi non plus, Maman, je n’ai pas été manifester. Est-ce à dire que j’estime qu’il est permis d’ôter la vie d’un homme lorsqu’il blesse nos convictions ? Evidemment non. Chacun doit pouvoir jouir de la liberté d’écrire – ou de dessiner – les pires horreurs sur une personne, un parti, une religion, sans que cela donne le droit à qui que ce soit de toucher à un seul de ses cheveux. Mais ton « Charlie », celui de Cavanna et de Choron, n’était plus le mien, Maman. Moi, je n’ai connu que le « Charlie » des années Val et Charb, celui dont l’humour au vitriol frappe en priorité les musulmans.

Bien sûr, c’est extrêmement tentant d’asticoter une communauté religieuse qui monte systématiquement dans les tours dès que l’on touche à son prophète. Mais c’est aussi tellement facile de s’en prendre au bouc émissaire du moment, à ceux que notre société considère de plus en plus comme une menace contre notre « civilisation » et sur lesquels beaucoup tapent en permanence avec un enthousiasme débordant. Pourtant, tout comme toi, Maman, j’étais submergée par l’émotion, révoltée que des innocents soient tombés sous les balles de fous furieux se réclamant d’Allah. Mais je ne me sentais pas d’aller défiler sous la bannière « Je suis Charlie », parce que ce slogan n’induisait pas seulement l’idée que j’étais pour une défense absolue de la liberté d’expression, mais aussi que je faisais mienne une ligne éditoriale qui m’a toujours mise mal à l’aise. Moi, fort heureusement, je ne dus pas m’expliquer de mon absence à la manif’. Car je ne suis pas musulmane et donc pas, dans l’idée ambiante, forcément un peu de mèche avec les terroristes, puisqu’ils se revendiquent de l’islam.

Pourquoi Aylan est devenu un symbole universel

Aujourd’hui, Maman, avec le dessin du petit Aylan paru dans le dernier numéro de « Charlie Hebdo », ton indignation se retourne contre ceux pour qui tu t’es levée en janvier dernier. Car cette fois, le journal ne s’en est pas pris au sacré d’une communauté en particulier, mais à un sacré universel : l’enfance. Un sacré auquel on ne se risque généralement pas de toucher, surtout dans les moments d’émotion populaire intense. Raison pour laquelle les dessinateurs de presse se sont, par exemple, bien gardés de caricaturer les petites Julie et Mélissa au moment de la découverte de leurs corps.

On aurait pu imaginer qu’il en irait de même pour Aylan, bout de chou dans lequel chacun a pu reconnaître son propre enfant, puisqu’il a eu le bon goût de venir s’échouer face contre terre, rendant par là même impossible son identification ethnique d’un simple coup d’oeil. Car des images de bambins syriens ou érythréens déchiquetés par la guerre ou noyés lors d’une traversée en mer, il y en eut, sans que cela suscite la même émotion. La faute à leurs visages basanés, qui rendaient impossible toute identification aux marmots occidentaux. Pour preuve, l’image de cette petite Africaine de 4 ou 5 ans flottant sur les eaux méditerranéennes, et rendue publique en avril dernier, qui avait suscité si peu d’indignation.

Les dangers d’une liberté d’expression à deux vitesses

Au contraire, Aylan est devenu un symbole universel de l’enfance broyée par les tergiversations européennes concernant l’immigration. Et c’est à ce symbole que s’en est pris « Charlie Hebdo ». La preuve ultime que le magazine ose tout et n’épargne rien ni personne ? Faux. Contrairement à avant, « Charlie Hebdo » s’est bien gardé, ces dernières années, de caricaturer la Shoah, devenu le sacré de la classe politique et des médias et qui vaut, à quiconque s’en prenant à cette horreur sans nom, une symbolique exécution publique.

Rappelons-nous, à cet effet, le sketch de Dieudonné en 2003, où ce dernier apparaissait en Juif orthodoxe faisant le salut nazi assorti d’un « Heil Israël », ce qui lui valut une irrévocable mise au ban médiatique. A cette époque – et j’insiste, à cette époque seulement – rien ne permettait de qualifier l’humoriste d’antisémite. Ce qui ne m’a pas empêchée de trouver son sketch parfaitement infâme, en imaginant le choc qu’a pu ressentir un Juif rescapé des camps de concentration qui aurait de la famille en Israël et verrait ainsi ses propres enfants associés aux barbares qui l’ont martyrisé.

Mais ce sketch valait-il que son auteur voit sa carrière en un instant ruinée ? Non. Sauf à considérer que Riss, qui a dessiné cette semaine le petit Aylan dans les pages de « Charlie Hebdo », devrait connaître le même sort. Car ce dessin est tout aussi traumatisant pour les réfugiés qui ont perdu un proche sur le chemin de l’exil que le « Heil Israël » de Dieudonné, vu par un Juif qui aurait survécu aux camps de la mort.

Or, ce « deux poids, deux mesures » est extrêmement dangereux pour la communauté juive, puisqu’il est, à mon sens, une des sources de l’antisémitisme moderne. Au XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, la classe politique et médiatique européenne rendit les Juifs responsables de tous les maux de la terre. Aujourd’hui, elle fait, fort heureusement, de la lutte contre l’antisémitisme une priorité. Mais, en érigeant la Shoah en nouveau « sacré » et en bridant totalement la liberté d’expression à son sujet, elle fait à nouveau des Juifs un groupe à part du reste de la société. Et les élucubrations antisémites de reprendre de plus belle, en se basant sur ce « traitement de faveur » pour démontrer que les Juifs constituent une sorte de puissance occulte qui contrôle le monde. Il n’y a qu’à surfer sur Internet pour voir que cette idée aussi déplorable que dangereuse gagne chaque jour du terrain, particulièrement auprès des jeunes. Stigmatiser une communauté ou la préserver davantage que les autres des aléas de la liberté d’expression revient à en faire un groupe distinct du reste de la société, avec toutes les conséquences néfastes que cela entraîne.

Et si on avait caricaturé Charb ?

Cette grosse ellipse pour démontrer que non, la liberté d’expression n’est aujourd’hui pas totale en Occident. Et si, en théorie, on doit pouvoir en faire usage sans la moindre restriction, on n’est pas non plus obligé de l’appliquer de manière irraisonnée. Ce n’est pas parce que je ne me balade pas les mains menottées que je dois forcément mettre mon poing dans la gueule de mon voisin, pour démontrer toute l’étendue de ma liberté.

C’est pourtant ce que font certains dessinateurs de « Charlie Hebdo », qui se contrefoutent du mal qu’ils peuvent causer. Hier, personne ne comprenait la réaction épidermique des musulmans lorsque « Charlie » s’en prenait à leur « sacré », à savoir le prophète Muhammad (d’ailleurs, cette réaction n’aurait peut-être pas été aussi virulente si les attaques de « Charlie Hebdo » n’avaient pas été à ce point récurrentes).

Aujourd’hui, la bande à Riss a touché au sacré universel de l’enfance et fait donc face à un mouvement d’indignation bien plus grand que lorsqu’elle s’attaque aux seuls musulmans. C’est ce qui arrive lorsqu’on considère la liberté d’expression comme un vaste bac à sable, dans lequel tous les coups de râteau sont permis. Et je ne peux m’empêcher de me demander quelles auraient été les réactions des survivants de « Charlie Hebdo » si, au lendemain de l’attentat du 7 janvier, un dessinateur avait caricaturé Charb baignant dans son sang, à l’entrée de la salle abritant le prix Pulitzer du dessin de presse, avec la mention « Si près du but… ». Cela aurait été une dégueulasserie du niveau de la caricature d’Aylan. Ni plus, ni moins.

Le « Lou Doillon bashing », la fesse cachée d’un féminisme à la dérive ?

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En cette fin de mois de juillet, les féministes imberbes et de tout poil sont émoi, prêtes à pendre haut et court cette vilaine fifille de stars de Lou Doillon qui, ô outrage suprême, a osé s’exprimer sur l’état du féminisme actuel. Interviewée par El Pais, la rejetonne de Jane Birkin s’est légèrement emballée au sujet des chanteuses Beyoncé et Nicki Minaj, ainsi que de la grande prêtresse des inepties pipolesques, Kim Kardashian : « Je suis scandalisée. Je me dis que ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string. (…) Comme les hommes ne nous tapent plus sur le cul, nous le faisons nous-mêmes. Comme personne ne nous appelle plus chienne, nous nous appelons comme ça entre nous. (…) Par-dessus tout, on me dit que je n’ai rien compris, que (Beyoncé) est une vraie féministe parce que dans ses concerts il y a un énorme écran qui le dit. »

Il n’en fallait guère plus pour que l’enfant gâtée du star-system frenchy se fasse clouer au pilori médiatique. « Lou Doillon, féministe des beaux quartiers » (1), titrait Libération qui, sous la plume de son journaliste Quentin Girard, flingue en règle le prétendu « mépris de classe » de la Doillon. L’Obs et Slate se sont, pour leur part, contentés de copier-coller les réactions de l’afro-féministe Kiyémis et de la femme politique française Nadège Abomangoli, publiées sur leurs blogs respectifs (2). « Lou Doillon : le féminisme blanc, c’est forcément plus propre et plus intelligent », annonçait L’Obs, résumant parfaitement la pensée de la conseillère régionale socialiste. Voilà donc le crime de lèse-féminisme commis par l’actrice-chanteuse-mannequin-à-ses-heures : ce n’est pas tant de s’ériger en donneuse de leçons après avoir elle-même posé à poil pour Givenchy ou Play-Boy. Non, ce qui choque, c’est qu’elle s’en soit pris à des célébrités afro-américaines :« Le slut-shaming raciste. Le slut-shaming (« intimidation ou humiliation des salopes »), c’est le résultat des pressions exercées par la société patriarcale sur les femmes, afin que celles-ci ne transgressent pas ses normes sexuées. Par exemple, chanter en string dans un clip, ça ne se fait pas. D’une certaine manière, Lou Doillon s’est prêtée à une forme de slut-shaming raciste sous couvert de féminisme. » Et l’élue Ile-de-France de s’interroger : « Le snobisme germanopratin et le racisme iraient-ils bien ensemble? Pour revenir à des références nationales, elle nous a fait une Zemmour : elle nous a sorti le fantasme de la femme noire un peu pute. Pas d’expression de la liberté de disposer de son corps pour nos « biatch » à gros cul : de la vulgarité, forcément. »

Raciste, Lou Doillon ?
Intéressant : on apprend que « chanter en string dans un clip, ça ne se fait pas. » Première nouvelle. Madame Abomangoli n’a pas dû visionner beaucoup de clips de rap ces 15 dernières années, car le string et le soutif’ façon pastilles sur les tétons y sont plutôt devenus la norme vestimentaire. Plus interpellant : du simple fait de n’avoir cité que des artistes noires, Lou Doillon serait une « Zemmour » au féminin. Pas une seconde cela n’a traversé l’esprit de la conseillère régionale que les noms donnés en exemple sont simplement ceux des chanteuses qui vendent le plus d’albums actuellement, au contraire des aguicheuses professionnelles blanches que sont les Britney Spears et autres Christina Aguilera, en pleine perte de vitesse. On pourrait se réjouir que le référentiel musical U.S. de cet archétype de la bobo parisienne qu’est Lou Doillon soit principalement composé de chanteuses blacks (la musique étant un des rares domaines artistiques où les afro-américain(e)s peuvent espérer percer). Non, on préfère analyser cette sortie comme du racisme-plus-vraiment-latent. Mais cela, en vérité, on s’en fout.

La dernière phrase de la socialo-féministe est tout particulièrement digne d’intérêt : « Pas d’expression de la liberté de disposer de son corps pour nos « biatch » à gros cul ». Même rengaine du côté de la blogueuse Kiyémis, pour qui les twerks et tenues ultra-minimalistes des Nicki Minaj et Beyoncé seraient une manière pour elles d’avoir prise sur leur sexualité. Et l’afro-féministe de conclure elle aussi sa diatribe par une ode aux formes voluptueuses des chanteuses blacks, tellement plus subversives que les corps anguleux qui peuplent les pages des magazines féminins.

Femme hypersexualisée = nana libérée ?
De deux choses l’une. D’abord, quel rapport y aurait-il entre le fait de prendre des poses suggestives – pour ne pas dire porno – dans des clips MTV et celui d’avoir une sexualité épanouie ? Dans un autre registre, on peut difficilement conclure que des gamines de 16-17 ans qui se tortillent comme des stripteaseuses en boîte ou connaissent déjà le Kama-sutra sur le bout de leurs ongles vernis prennent forcément leur pied au lit. Entre ce qu’on montre, ce qu’on fait et ce qu’on vit, il y a un monde qui ne cesse grandir dans une société hypersexualisée.

Ensuite, je veux bien qu’on vante la beauté des femmes pulpeuses comme Nicki et Queen Bee, mais, par pitié, qu’on ne prétende pas que celle-ci serait « subversive ». Les codes esthétiques dans le monde du rap sont simplement à l’opposé de ceux décrétés par les stylistes de mode. Un « squelettor » adulé par Karl Lagerfeld ne trouvera jamais sa place dans un clip de Chris Brown. Pourtant, dans un cas comme dans l’autre, ce sont toujours les mecs qui fixent les diktats de la beauté. Et il se trouve que, dans le rap, les anorexiques ne font (heureusement) pas fantasmer. Est-ce à dire que les femmes qui chantent et dansent dans les clips jouissent d’une plus grande tolérance quant à leur physique ? Non, bien sûr. Les « gros culs » sont toujours surmontés d’une taille de guêpe exempte de tout bourrelet ou d’une once de cellulite.

Vive la silicone !
Alors, quand je lis que le fessier démesuré d’une Nicki Minaj serait le symbole de l’émancipation féminine, je pouffe (facile… pardon). Surtout quand on visionne les premiers clips de la diva afro et la transformation physique qui s’est opérée depuis. A ses débuts, Minaj affichait des formes standards et, de l’avis des spécialistes qui se sont épanchés dans la presse people, son monumental « butt » n’est que le résultat de la chirurgie esthétique. La voilà donc, la prétendue incarnation du féminisme moderne : une jeune fille obligée de délaisser son look et ses manières de garçon manqué (3), mais aussi de trafiquer son corps, pour pouvoir perçer dans l’univers du rap. Dans le genre « soumission aux impératifs machistes », on fait difficilement mieux. Alors que la donzelle se satisfasse de ce système pour empocher des liasses de billets, grand bien lui fasse. Mais qu’on arrête d’en faire un modèle de libération de la femme.

D’ailleurs, ce n’est pas non plus comme s’il n’existait aucun exemple de rappeuses qui n’auraient pas opté pour la chirurgie ou une tenue de travesti. Dans le monde anglo-saxon, on peut, entre autres, citer la chanteuse britannique d’origine tamoule M.I.A. (4), ou, en France, la talentueuse Keny Arkana, aux textes aussi engagés que ciselés (5). Bien sûr, ce ne sont pas ces deux nanas que l’on voit passer en boucle sur MTV. Raison de plus pour les mettre en avant, puisqu’elles représentent un modèle de réussite au féminin bien plus constructif que celui qu’incarnent la myriade de Nicki, Beyoncé et autres Kim K. Personnellement, je ne vois toujours pas en quoi le fait de promouvoir l’image de la femme émancipée que les producteurs de rap veulent nous imposer – à savoir une nana siliconée qui se trémousse à quatre pattes – serait libérateur pour les jeunes filles d’aujourd’hui.

(1) « Lou Doillon, féministe des beaux quartiers », Libération
(2) « A celles qui voudraient, comme Lou Doillon, une émancipation balisée », Slate
et « Lou Doillon : le féminisme blanc, c’est forcément plus propre et plus intelligent », L’Obs
(3) Nicki Minaj, « Dirty money » (clip)
(4) M.I.A., « Bring the noize » (clip)
(5) Keny Arkana, « V pour Vérités » (clip)