Le « Lou Doillon bashing », la fesse cachée d’un féminisme à la dérive ?

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En cette fin de mois de juillet, les féministes imberbes et de tout poil sont émoi, prêtes à pendre haut et court cette vilaine fifille de stars de Lou Doillon qui, ô outrage suprême, a osé s’exprimer sur l’état du féminisme actuel. Interviewée par El Pais, la rejetonne de Jane Birkin s’est légèrement emballée au sujet des chanteuses Beyoncé et Nicki Minaj, ainsi que de la grande prêtresse des inepties pipolesques, Kim Kardashian : « Je suis scandalisée. Je me dis que ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string. (…) Comme les hommes ne nous tapent plus sur le cul, nous le faisons nous-mêmes. Comme personne ne nous appelle plus chienne, nous nous appelons comme ça entre nous. (…) Par-dessus tout, on me dit que je n’ai rien compris, que (Beyoncé) est une vraie féministe parce que dans ses concerts il y a un énorme écran qui le dit. »

Il n’en fallait guère plus pour que l’enfant gâtée du star-system frenchy se fasse clouer au pilori médiatique. « Lou Doillon, féministe des beaux quartiers » (1), titrait Libération qui, sous la plume de son journaliste Quentin Girard, flingue en règle le prétendu « mépris de classe » de la Doillon. L’Obs et Slate se sont, pour leur part, contentés de copier-coller les réactions de l’afro-féministe Kiyémis et de la femme politique française Nadège Abomangoli, publiées sur leurs blogs respectifs (2). « Lou Doillon : le féminisme blanc, c’est forcément plus propre et plus intelligent », annonçait L’Obs, résumant parfaitement la pensée de la conseillère régionale socialiste. Voilà donc le crime de lèse-féminisme commis par l’actrice-chanteuse-mannequin-à-ses-heures : ce n’est pas tant de s’ériger en donneuse de leçons après avoir elle-même posé à poil pour Givenchy ou Play-Boy. Non, ce qui choque, c’est qu’elle s’en soit pris à des célébrités afro-américaines :« Le slut-shaming raciste. Le slut-shaming (« intimidation ou humiliation des salopes »), c’est le résultat des pressions exercées par la société patriarcale sur les femmes, afin que celles-ci ne transgressent pas ses normes sexuées. Par exemple, chanter en string dans un clip, ça ne se fait pas. D’une certaine manière, Lou Doillon s’est prêtée à une forme de slut-shaming raciste sous couvert de féminisme. » Et l’élue Ile-de-France de s’interroger : « Le snobisme germanopratin et le racisme iraient-ils bien ensemble? Pour revenir à des références nationales, elle nous a fait une Zemmour : elle nous a sorti le fantasme de la femme noire un peu pute. Pas d’expression de la liberté de disposer de son corps pour nos « biatch » à gros cul : de la vulgarité, forcément. »

Raciste, Lou Doillon ?
Intéressant : on apprend que « chanter en string dans un clip, ça ne se fait pas. » Première nouvelle. Madame Abomangoli n’a pas dû visionner beaucoup de clips de rap ces 15 dernières années, car le string et le soutif’ façon pastilles sur les tétons y sont plutôt devenus la norme vestimentaire. Plus interpellant : du simple fait de n’avoir cité que des artistes noires, Lou Doillon serait une « Zemmour » au féminin. Pas une seconde cela n’a traversé l’esprit de la conseillère régionale que les noms donnés en exemple sont simplement ceux des chanteuses qui vendent le plus d’albums actuellement, au contraire des aguicheuses professionnelles blanches que sont les Britney Spears et autres Christina Aguilera, en pleine perte de vitesse. On pourrait se réjouir que le référentiel musical U.S. de cet archétype de la bobo parisienne qu’est Lou Doillon soit principalement composé de chanteuses blacks (la musique étant un des rares domaines artistiques où les afro-américain(e)s peuvent espérer percer). Non, on préfère analyser cette sortie comme du racisme-plus-vraiment-latent. Mais cela, en vérité, on s’en fout.

La dernière phrase de la socialo-féministe est tout particulièrement digne d’intérêt : « Pas d’expression de la liberté de disposer de son corps pour nos « biatch » à gros cul ». Même rengaine du côté de la blogueuse Kiyémis, pour qui les twerks et tenues ultra-minimalistes des Nicki Minaj et Beyoncé seraient une manière pour elles d’avoir prise sur leur sexualité. Et l’afro-féministe de conclure elle aussi sa diatribe par une ode aux formes voluptueuses des chanteuses blacks, tellement plus subversives que les corps anguleux qui peuplent les pages des magazines féminins.

Femme hypersexualisée = nana libérée ?
De deux choses l’une. D’abord, quel rapport y aurait-il entre le fait de prendre des poses suggestives – pour ne pas dire porno – dans des clips MTV et celui d’avoir une sexualité épanouie ? Dans un autre registre, on peut difficilement conclure que des gamines de 16-17 ans qui se tortillent comme des stripteaseuses en boîte ou connaissent déjà le Kama-sutra sur le bout de leurs ongles vernis prennent forcément leur pied au lit. Entre ce qu’on montre, ce qu’on fait et ce qu’on vit, il y a un monde qui ne cesse grandir dans une société hypersexualisée.

Ensuite, je veux bien qu’on vante la beauté des femmes pulpeuses comme Nicki et Queen Bee, mais, par pitié, qu’on ne prétende pas que celle-ci serait « subversive ». Les codes esthétiques dans le monde du rap sont simplement à l’opposé de ceux décrétés par les stylistes de mode. Un « squelettor » adulé par Karl Lagerfeld ne trouvera jamais sa place dans un clip de Chris Brown. Pourtant, dans un cas comme dans l’autre, ce sont toujours les mecs qui fixent les diktats de la beauté. Et il se trouve que, dans le rap, les anorexiques ne font (heureusement) pas fantasmer. Est-ce à dire que les femmes qui chantent et dansent dans les clips jouissent d’une plus grande tolérance quant à leur physique ? Non, bien sûr. Les « gros culs » sont toujours surmontés d’une taille de guêpe exempte de tout bourrelet ou d’une once de cellulite.

Vive la silicone !
Alors, quand je lis que le fessier démesuré d’une Nicki Minaj serait le symbole de l’émancipation féminine, je pouffe (facile… pardon). Surtout quand on visionne les premiers clips de la diva afro et la transformation physique qui s’est opérée depuis. A ses débuts, Minaj affichait des formes standards et, de l’avis des spécialistes qui se sont épanchés dans la presse people, son monumental « butt » n’est que le résultat de la chirurgie esthétique. La voilà donc, la prétendue incarnation du féminisme moderne : une jeune fille obligée de délaisser son look et ses manières de garçon manqué (3), mais aussi de trafiquer son corps, pour pouvoir perçer dans l’univers du rap. Dans le genre « soumission aux impératifs machistes », on fait difficilement mieux. Alors que la donzelle se satisfasse de ce système pour empocher des liasses de billets, grand bien lui fasse. Mais qu’on arrête d’en faire un modèle de libération de la femme.

D’ailleurs, ce n’est pas non plus comme s’il n’existait aucun exemple de rappeuses qui n’auraient pas opté pour la chirurgie ou une tenue de travesti. Dans le monde anglo-saxon, on peut, entre autres, citer la chanteuse britannique d’origine tamoule M.I.A. (4), ou, en France, la talentueuse Keny Arkana, aux textes aussi engagés que ciselés (5). Bien sûr, ce ne sont pas ces deux nanas que l’on voit passer en boucle sur MTV. Raison de plus pour les mettre en avant, puisqu’elles représentent un modèle de réussite au féminin bien plus constructif que celui qu’incarnent la myriade de Nicki, Beyoncé et autres Kim K. Personnellement, je ne vois toujours pas en quoi le fait de promouvoir l’image de la femme émancipée que les producteurs de rap veulent nous imposer – à savoir une nana siliconée qui se trémousse à quatre pattes – serait libérateur pour les jeunes filles d’aujourd’hui.

(1) « Lou Doillon, féministe des beaux quartiers », Libération
(2) « A celles qui voudraient, comme Lou Doillon, une émancipation balisée », Slate
et « Lou Doillon : le féminisme blanc, c’est forcément plus propre et plus intelligent », L’Obs
(3) Nicki Minaj, « Dirty money » (clip)
(4) M.I.A., « Bring the noize » (clip)
(5) Keny Arkana, « V pour Vérités » (clip)

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